Ressources pour manifestants
Manifester en connaissance de cause.
Des repères sobres et sourcés pour celles et ceux qui préparent ou rejoignent un rassemblement : idées reçues, parcours documentés, ce que disent les études, la question de la violence et une liste pour se préparer.
Ces pages résument des travaux et des faits publics, sans prendre parti sur une cause. Les chiffres sont arrondis et parfois contestés : retournez aux sources avant de les citer. Elles ne remplacent pas un conseil juridique.
Idées reçues
Sept affirmations souvent entendues, ce que l’on sait d’elles et ce que l’on ne sait pas.
« Manifester ne sert à rien. »
Ce que disent les données
Aucune manifestation n’est sûre d’obtenir ce qu’elle demande. Mais l’étude de 323 campagnes de résistance recensées entre 1900 et 2006 montre qu’environ 53 % des campagnes non violentes ont atteint leurs objectifs, contre environ 26 % des campagnes armées.
Aux États-Unis, dans les années 1960, les manifestations non violentes pour les droits civiques ont fait progresser, dans les comtés voisins, le vote pour le parti qui défendait ces droits.
Limites et nuances : Les campagnes étudiées visaient surtout des changements de régime ou la fin d’une occupation : ces résultats ne se transposent pas tels quels à une manifestation locale. Réussir demande aussi du temps, de la préparation et souvent plusieurs actions.
« Il faut des millions de personnes pour peser. »
Ce que disent les données
La chercheuse Erica Chenoweth a observé que des campagnes non violentes visant un changement de régime avaient réussi avec la participation active d’environ 3,5 % de la population.
C’est une régularité observée sur un petit nombre de cas, pas une loi. Depuis 2010, le taux de réussite de ces campagnes a nettement baissé, alors que leur nombre augmentait.
Limites et nuances : Le nombre compte, mais aussi la durée, la diversité des personnes mobilisées et la capacité à s’organiser. Un rassemblement local bien préparé a des effets que le chiffre de la participation ne mesure pas.
« Plus c’est spectaculaire ou violent, plus on est écouté. »
Ce que disent les données
On est vu, pas forcément soutenu. Des expériences menées auprès du public américain montrent que des actions de protestation extrêmes ou très perturbatrices diminuent le soutien au mouvement.
L’analyse des années 1960 va dans le même sens pour la violence : les manifestations violentes ont mis l’ordre public au premier plan et fait reculer le vote pour ce parti.
Limites et nuances : Ces travaux portent surtout sur les États-Unis. D’autres pays, d’autres époques ou d’autres rapports de force peuvent donner d’autres résultats, et certains auteurs relèvent des cas où des moyens perturbateurs ont servi.
« La violence est inévitable dans une grande manifestation. »
Ce que disent les données
Les données disent le contraire : aux États-Unis, à l’été 2020, plus de 94 % des manifestations liées au mouvement Black Lives Matter se sont déroulées sans violence ni dégradation.
Limites et nuances : Cela ne nie pas les violences qui ont eu lieu, ni leurs victimes. Ces données concernent un pays et une période. Les causes d’une escalade sont multiples et se documentent cas par cas.
Sources [5]
« On sait toujours qui sont les casseurs. »
Ce que disent les données
Les situations sont variées : personnes isolées, groupes venus pour en découdre, participants emportés par la tension, parfois escalade liée à la gestion de la foule.
Attribuer d’avance la violence à un camp (« ce sont tous des manifestants », « ce sont tous des infiltrés ») empêche de comprendre et de prévenir. Seules les enquêtes établissent les faits.
Limites et nuances : Il n’existe pas de portrait type. Désigner quelqu’un comme « casseur » sur la foi d’une image ou d’une rumeur expose à de graves erreurs.
« Manifester, c’est forcément gêner tout le monde. »
Ce que disent les données
La plupart des rassemblements se tiennent dans un cadre prévu à l’avance. En France, par exemple, tout cortège ou rassemblement sur la voie publique est soumis à déclaration préalable : l’objectif est d’organiser la circulation et la sécurité.
Les formes les plus perturbatrices sont aussi celles qui, dans les expériences citées plus haut, font le plus baisser le soutien du public : c’est un choix tactique que chaque collectif peut peser.
Limites et nuances : Les règles et la tolérance à la perturbation diffèrent d’un pays à l’autre : consultez la rubrique Droit d’ARALLIA pour le vôtre.
« Il faut être militant pour participer. »
Ce que disent les données
Un rassemblement publié sur ARALLIA est ouvert à toute personne. On peut y participer sans que son nom apparaisse : la participation est non publique par défaut, et l’espace participant permet d’écrire sous un pseudo ou anonymement.
Chaque mouvement publie ses revendications et sa charte : on sait pour quoi on vient avant de venir.
Limites et nuances : Venir seul est possible ; venir à deux ou en petit groupe, avec un point de rendez-vous, est plus sûr (voir « Se préparer »).
Parcours de personnes qui ont manifesté
Six épisodes bien documentés, de lieux et d’époques différents. Ils ne prouvent rien à eux seuls ; ils montrent comment des rassemblements ont été préparés et ce que leurs organisateurs en ont dit ou écrit.
Résumés rédigés par ARALLIA à partir des ouvrages cités, sans citation textuelle. Les chiffres de participation sont des estimations. D’autres témoignages, relus et modérés, pourront être ajoutés par la suite.
Martin Luther King Jr.
Birmingham (États-Unis), avril 1963
Arrêté pendant les manifestations de Birmingham, en Alabama, il écrit depuis sa cellule une lettre à des pasteurs qui jugeaient ses actions inopportunes. Il y décrit les étapes d’une action non violente : établir les faits, négocier, se préparer, puis agir directement.
Ce que l’on peut en retenir : Une action publique repose sur un travail préalable : des faits vérifiés, un dialogue proposé, une préparation des participants.
Sources [7]
Mohandas Gandhi
Marche du sel (Inde), mars-avril 1930
Du 12 mars au 6 avril 1930, Gandhi et quelques dizaines de marcheurs parcourent environ 390 kilomètres à pied jusqu’à Dandi pour contester la taxe britannique sur le sel. Le cortège grossit en chemin, et l’épisode fait connaître la désobéissance civile dans le monde entier.
Ce que l’on peut en retenir : Une revendication simple et concrète, que chacun comprend, mobilise plus facilement qu’un programme long.
Sources [8]
Lech Wałęsa et les ouvriers de Gdańsk
Chantiers navals de Gdańsk (Pologne), août 1980
Les grévistes formulent une liste de 21 revendications et obtiennent, par la négociation, l’autorisation d’un syndicat indépendant, Solidarność. Lech Wałęsa recevra le prix Nobel de la paix en 1983.
Ce que l’on peut en retenir : Une liste de revendications numérotée et publique permet de négocier, puis de vérifier ce qui a effectivement été obtenu.
Sources [9]
Toumi Djaïdja, Christian Delorme, Jean Costil
Marche pour l’égalité et contre le racisme (France), octobre-décembre 1983
Partie de Marseille le 15 octobre 1983 avec quelques marcheurs, la marche arrive à Paris le 3 décembre devant une foule estimée à environ 100 000 personnes. Ses initiateurs, dont un prêtre et un pasteur, se réclamaient de la non-violence de Gandhi et de King.
Ce que l’on peut en retenir : Une marche longue, qui passe de ville en ville, peut grandir par étapes et rencontrer des gens qui ne se seraient pas déplacés.
Sources [10]
La Voie balte
Estonie, Lettonie, Lituanie, 23 août 1989
Environ deux millions de personnes forment une chaîne humaine de près de 675 kilomètres entre Tallinn, Riga et Vilnius, cinquante ans jour pour jour après la signature du pacte germano-soviétique.
Ce que l’on peut en retenir : Un geste simple, accessible à tous et facile à répéter (se tenir la main) permet de réunir des gens très différents.
Sources [11]
Les manifestations du lundi
Leipzig (Allemagne de l’Est), 9 octobre 1989
Environ 70 000 personnes défilent à Leipzig malgré la crainte d’une répression. Le mot d’ordre « Pas de violence ! » est largement repris et le cortège se disperse sans affrontement.
Ce que l’on peut en retenir : Un mot d’ordre commun de non-violence, connu de tous avant le départ, protège les participants.
Sources [12]
Ce que disent les études
Six travaux de recherche souvent cités. Chacun apporte une pièce du tableau ; aucun n’est un mode d’emploi.
Pourquoi la résistance civile fonctionne (2011)
Ce que montrent les travaux
Sur 323 campagnes entre 1900 et 2006, environ 53 % des campagnes non violentes ont atteint leurs objectifs contre environ 26 % des campagnes armées. Les auteures l’expliquent surtout par une participation plus large et plus diverse, qui peut aussi amener des soutiens du camp adverse à changer de position.
Limites et nuances : Campagnes de grande ampleur (changement de régime, indépendance, fin d’occupation). La causalité reste discutée.
Sources [1]
L’avenir de la résistance non violente (2020)
Ce que montrent les travaux
Le taux de réussite des campagnes non violentes a baissé au fil des années 2010, alors que leur nombre augmentait. L’auteure y voit, entre autres, la difficulté de bâtir une organisation durable quand on mobilise très vite.
Limites et nuances : Tendance récente, interprétations multiples, période encore courte.
Sources [3]
Twitter et gaz lacrymogène (2017)
Ce que montrent les travaux
Les réseaux numériques permettent de rassembler très vite, mais sans le travail d’organisation qui construit la confiance, la capacité à négocier et à tenir dans la durée, un mouvement reste fragile.
Limites et nuances : Analyse fondée sur des études de cas (Égypte, Turquie, États-Unis, Hong Kong…), pas sur une mesure systématique.
Sources [13]
La stratégie de la protestation sociale (1975)
Ce que montrent les travaux
Dans un échantillon de 53 groupes contestataires américains entre 1800 et 1945, les groupes aux buts précis et à l’organisation structurée obtenaient plus souvent satisfaction. L’auteur relève aussi que ceux qui recouraient à des moyens perturbateurs, voire violents, réussissaient plus souvent.
Limites et nuances : Étude ancienne, échantillon réduit, constat sur les moyens perturbateurs très discuté depuis. Il est cité ici pour que le débat soit présenté dans son ensemble.
Sources [14]
Semer l’agenda : les protestations noires des années 1960 (2020)
Ce que montrent les travaux
Dans les comtés américains proches de manifestations non violentes pour les droits civiques, le vote pour le parti favorable à ces droits a progressé ; près de manifestations violentes, il a reculé, et le thème de l’ordre public a pris plus de place dans les médias.
Limites et nuances : Un pays, une période, une méthode statistique qui estime l’effet sans pouvoir tout contrôler.
Sources [2]
Le dilemme de l’activiste (2020)
Ce que montrent les travaux
Dans des expériences menées auprès du public américain, des actions de protestation jugées extrêmes diminuent le soutien au mouvement, parce que les personnes interrogées s’identifient moins à lui.
Limites et nuances : Expériences en ligne, échantillons américains, réactions déclarées plutôt que comportements observés.
Sources [4]
La question de la violence
La violence est rare dans les rassemblements, mais elle compte parmi leurs premiers risques. Voici ce que l’on sait, ce que chacun peut faire, et ce qu’ARALLIA refuse d’organiser.
Ce qu’on appelle violence
Le mot recouvre des réalités qu’il vaut mieux séparer : les atteintes aux personnes, les dégradations de biens, les affrontements entre groupes, et l’usage de la force par les autorités. Chacune appelle une réponse différente et une responsabilité différente.
Ce que montrent les données
La grande majorité des rassemblements se déroule sans violence. Les travaux cités plus haut montrent aussi que la violence fait baisser le soutien du public et déplace le débat de la cause vers l’ordre public.
Cela ne veut pas dire que les violences n’existent pas : elles ont des causes multiples (provocations, tensions, individus isolés, groupes organisés, gestion de la foule) que seules des enquêtes précises permettent d’établir.
Ce que peuvent faire les organisateurs
- Déclarer le rassemblement quand la loi l’exige et prévoir le parcours avec les autorités.
- Publier à l’avance le mot d’ordre de non-violence et le rappeler à l’ouverture du cortège.
- Prévoir des personnes d’accueil et de médiation, reconnaissables, chargées d’informer et d’apaiser : pas de contrainte, pas de poursuite.
- Prévoir un point de repli, un accès pour les personnes à mobilité réduite et un point de secours identifié.
- Communiquer les consignes et les changements par le fil officiel de l’événement, pas par des canaux non vérifiés.
- Ouvrir un espace de relecture des pancartes pour que les messages respectent la charte.
Ce que peut faire chaque participant
- Rester avec son groupe, repérer deux sorties et un point de rendez-vous.
- S’éloigner d’une situation qui se tend plutôt que de s’y avancer ; ne pas s’interposer physiquement.
- Appeler les secours (112, numéro d’urgence européen) pour toute personne en danger.
- Alerter les organisateurs ou les personnes d’accueil, qui connaissent le terrain et le dispositif.
- Ne pas relayer une rumeur ou une image dont on n’est pas sûr.
Ce qu’ARALLIA n’organise pas, et pourquoi
ARALLIA n’organise ni la poursuite d’une personne, ni son interpellation, ni le suivi d’individus, ni le fait de filmer des personnes pour les désigner comme coupables. Une identification erronée, un attroupement qui se retourne contre un innocent, une mise en danger des participants : le risque est réel, et il est supporté par des personnes qui n’ont rien fait.
En France, la loi permet à toute personne d’appréhender l’auteur d’un crime ou d’un délit flagrant puni d’emprisonnement pour le conduire à un officier de police judiciaire. C’est une faculté strictement encadrée, qui engage la responsabilité de qui l’exerce en cas d’excès ; elle ne fait pas partie des rôles proposés sur la plateforme.
Filmer un rassemblement public est en principe possible, mais diffuser des images permettant d’identifier des personnes pour les accuser expose à des erreurs et à des poursuites. Confiez plutôt les éléments aux autorités. Les règles varient selon les pays : consultez la rubrique Droit.
Sources [15]
Se préparer
Une liste courte, utile pour un premier rassemblement comme pour le centième.
Avant
- Lire les revendications et la charte du mouvement, puis la page de l’événement (lieu, horaires, consignes).
- Vérifier si le rassemblement a été déclaré là où la loi l’exige ; en cas de doute, demander aux organisateurs.
- Convenir d’un point de rendez-vous avec une personne de confiance ; partager son trajet avec elle.
- Charger son téléphone, avoir de l’eau, de quoi manger, ses médicaments, de la monnaie et une pièce d’identité si votre pays l’exige.
- Préparer sa pancarte et la faire relire dans l’espace participant si l’événement le propose.
- Signaler à l’avance un besoin d’accessibilité aux organisateurs.
Pendant
- Suivre le fil officiel de l’événement pour les consignes et les changements.
- Rester attentif à la foule, repérer les sorties, éviter les goulets d’étranglement.
- Boire, se mettre à l’ombre ou à l’abri, ne pas hésiter à quitter le cortège.
- Aider une personne en difficulté sans prendre de risque, et appeler le 112 si besoin.
- Ne pas répondre à la provocation ; éviter d’alimenter une tension.
Après
- Prévenir la personne de confiance que l’on est rentré.
- Consulter le bilan de l’événement publié par les organisateurs.
- Signaler à la plateforme un contenu qui enfreint la charte, plutôt que de le contester dans la rue.
- Prendre soin de soi : une journée intense fatigue, même sans incident.
Sources
Références utilisées dans cette page. ARALLIA n’est affiliée à aucune d’elles.
- [1] Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why Civil Resistance Works: The Strategic Logic of Nonviolent Conflict, Columbia University Press, 2011.
- [2] Omar Wasow, « Agenda Seeding: How 1960s Black Protests Moved Elites, Public Opinion and Voting », American Political Science Review, vol. 114, n° 3, 2020.
- [3] Erica Chenoweth, « The Future of Nonviolent Resistance », Journal of Democracy, vol. 31, n° 3, 2020.
- [4] Matthew Feinberg, Robb Willer et Chloe Kovacheff, « The Activist’s Dilemma: Extreme Protest Actions Reduce Popular Support for Social Movements », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 119, n° 5, 2020.
- [5] Roudabeh Kishi et Sam Jones (ACLED), « Demonstrations & Political Violence in America: New Data for Summer 2020 », septembre 2020.
- [6] Code de la sécurité intérieure (France), articles L211-1 à L211-4 : déclaration préalable des cortèges, défilés et rassemblements sur la voie publique.
- [7] Martin Luther King Jr., « Letter from Birmingham Jail » (Lettre de la prison de Birmingham), 16 avril 1963.
- [8] Judith M. Brown, Gandhi: Prisoner of Hope, Yale University Press, 1989.
- [9] Timothy Garton Ash, The Polish Revolution: Solidarity, Jonathan Cape, 1983.
- [10] Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Éditions Amsterdam, 2013.
- [11] Anatol Lieven, The Baltic Revolution: Estonia, Latvia, Lithuania and the Path to Independence, Yale University Press, 1993.
- [12] Steven Pfaff, Exit-Voice Dynamics and the Collapse of East Germany: The Crisis of Leninism and the Revolution of 1989, Duke University Press, 2006.
- [13] Zeynep Tufekci, Twitter and Tear Gas: The Power and Fragility of Networked Protest, Yale University Press, 2017.
- [14] William A. Gamson, The Strategy of Social Protest, Dorsey Press, 1975.
- [15] Code de procédure pénale (France), article 73 : appréhension de l’auteur d’un crime ou d’un délit flagrant puni d’emprisonnement par toute personne.